Avis à tous les plongeurs et amateurs de vie sous-marine ! Il vous faut désormais regarder d’un œil plus respectueux les poissons de nos mers et océans… Non seulement les très gros, comme les raies manta, mais aussi les tout petits, comme les labres nettoyeurs à raies bleues. Car nos amis à branchies sont dotés d’une intelligence digne de ce nom et en prendre conscience permet de les approcher plus facilement…
Ce message, c’est Hélène Touzet, qui entend le faire passer. Monitrice de plongée à Toulon, et membre de plusieurs associations, en particulier le Groupe d’Etude du Mérou, Ailerons, Ocean Academy, Hélène se passionne depuis longtemps pour les relations entre les êtres humains et les espèces marines, sachant que de récentes découvertes sur le comportement des poissons sont franchement étonnantes !

Au cours de ses interventions, Hélène présente l’art d’approcher les poissons, à l’intention des guides, des photographes et de tous les plongeurs désireux de les fréquenter de près sans les faire fuir. Elle s’intéresse à l’intelligence des poissons et expose le cas du petit labre nettoyeur à raies bleues, un petit poisson doté à la fois d’une intelligence supérieure, d’un comportement social remarquable et d’une bonne vision…

Ce labre territorial, qui vit avec une ou plusieurs femelles et quelques juvéniles, rencontre plus de 2000 poissons par jour pour les nettoyer de leurs parasites dont dépend sa survie. Il les manipule de nombreuses façons afin de maximiser son apport en nourriture et semble se souvenir de centaines de poissons différents et de la relation entretenue avec chacun d’eux. Il sait aussi adapter son comportement à de multiples clients. Plutôt que les parasites, il préfère dévorer le mucus des poissons, ce qui leur cause de vives blessures, mais se garde bien de goûter celui des prédateurs qui pourraient l’attaquer. Il évite aussi de grignoter celui de ses clients réguliers, les poissons résidents de son secteur, mais se repaît en revanche du mucus des poissons visiteurs, sauf s’il est observé par le client suivant qu’il ne veut pas faire fuir.
Bref, ce comportement complexe a fait du labre nettoyeur a raies bleues « un excellent candidat pour tester son intelligence, explique Hélène, et des chercheurs japonais de l’Université d’Osaka ont découvert à son sujet bien plus qu’ils n’imaginaient ! ». Le test du miroir, bien connu des éthologues (les scientifiques qui étudient le comportement des espèces animales), qui lui a été appliqué, révèle que reconnaître son reflet indique que l’on reconnaît l’image de son corps. Et cette reconnaissance de soi est l’un des signes de la conscience de soi, de la compréhension de sa propre existence, de la capacité à se comparer avec d’autres individus et d’agir en fonction de cela. Le test est réalisé en plaçant discrètement une tache sans odeur sur l’animal et en observant si, face au miroir, il réagit d’une façon qui indique qu’il sait que la tache est sur son propre corps. La limite de ce test est qu’il est adapté aux animaux qui utilisent principalement leur vue, pas à ceux qui se servent d’abord leur odorat comme le chien…

Or « depuis 2015 environ la liste des animaux qui réussissent ce test s’allonge, indique Hélène. Il y eut d’abord les grands singes (orangs-outans, chimpanzés, bonobos, gorilles), les éléphants d’Asie et, parmi les mammifères marins, les grands dauphins, les orques et les bélugas. Chez les non-mammifères, ceux qui l’ont réussi sont des oiseaux (grands corbeaux de Nouvelle-Calédonie, pies bavardes, pigeons domestiques, coqs, perroquets gris du Gabon) et trois espèces de fourmis ! C’est maintenant le tour de poissons comme les énormes raies manta : elles sont dotées d’un très gros cerveau, réchauffé par un réseau spécialisé de vaisseaux sanguins (le « rete mirabile », réseau admirable) qui leur permet d’optimiser le fonctionnement neuronal en eaux froides. Mais très différent de ce gros cerveau, le petit labre nettoyeur à raies bleue a réussi le test du miroir en 2018 ».
La conclusion des chercheurs est donc que les poissons souffrent d’une sous-réputation. Il ne faut plus les considérer comme des animaux ayant des capacités intellectuelles limitées et bannir l’idée que la taille du cerveau fonde l’intelligence d’une espèce : les petits labres nettoyeurs sont « le parfait contre-exemple à cette croyance erronée ». « Pire, cette manière d’inférioriser les poissons nous a privés de connaissances passionnantes, tout en rendant bien plus supportables la pêche et l’élevage industriels, relaie Hélène. Seules les espèces considérées a priori comme les plus intelligentes et les plus avancées dans l’évolution avaient réussi le test du miroir jusqu’à présent. L’arrivée d’un petit poisson sur le podium réfute l’idée selon laquelle la conscience de soi ne serait le propre que d’une élite évoluée ».
Par ailleurs, une vision binaire des capacités cognitives suppose que seuls les animaux qui se reconnaissent dans le miroir possèdent une conscience d’eux-mêmes et que ceux qui ratent le test n’en ont aucune ; cette vision binaire considère qu’il n’y a pas d’intermédiaire. Or cette idée est fausse d’un point de vue évolutif : les animaux ont tous une représentation interne de leur corps, car savoir où ils se trouvent et connaître leurs dimensions est essentiel pour leur survie, pour fuir les prédateurs ou pour se nourrir par exemple. Cependant, nous ignorons si les comportements observés chez l’animal lorsqu’il se reconnaît dans le miroir s’expliquent par une conscience comparable à celle des humains. En réalité, les capacités cognitives complexes (dont la conscience de soi) ont évolué par petits degrés à partir de caractéristiques de base partagées par un large éventail d’espèces. Tous les animaux ont donc conscience d’eux-mêmes à différents degrés…
« Il est donc temps d’adopter vis-à-vis des poissons, même des tout petits, plaide Hélène, des relations plus respectueuses, des relations gagnant-gagnant pour ces poissons comme pour les plongeurs, qui leur permettront de se côtoyer et de s’observer plus facilement ». Au fait, le labre à raies bleues a un cousin en Méditerranée : le crénilabre à queue noire. Donc si vous le croisez en plongée, merci de le traiter avec tous les égards dus à son rang d’animal sans doute doté d’une vraie conscience de soi !




